Josée Deshaies

Josée Deshaies AFC en ALEXA 35 sur "Urchin", le premier long-métrage d'Harris Dickinson

Harris Dickinson aborde le sans-abrisme londonien dans un premier film salué par la critique, tourné en ALEXA 35 et optiques Master Prime.

Feb. 11, 2026

Présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025, "Urchin" est le premier long-métrage réalisé par l'acteur britanique Harris Dickinson, tourné à Londres par la directrice de la photographie Josée Deshaies AFC. 
Acclamé unanimement par la critique, le film met en scène Frank Dillane dans le rôle d'un jeune homme tourmenté qui tente de reconstruire sa vie après avoir purgé une peine de prison pour une agression violente commise alors qu'il vivait dans la rue. Josée Deshaies a travaillé avec des caméras ALEXA 35 et des optiques ARRI/Zeiss Master Prime, enchaînant rapidement les décors et trouvant des solutions pour enrichir la lumière anglaise, adoucie par les nuages.

DP Josée Deshaies AFC (à gauche) et le réalisateur Harris Dickinson (au centre) sur le plateau avec l'ALEXA 35

DP Josée Deshaies AFC (à gauche) et le réalisateur Harris Dickinson (au centre) sur le plateau avec l'ALEXA 35

Comment vous êtes-vous retrouvée sur ce projet ?

Ça s'est fait de manière très organique : le producteur m'a écrit un mail pour me proposer de lire le scénario. Puis un jour, j'ai reçu un coup de fil d'Harris qui avait vu plusieurs des films sur lesquels j'avais travaillé, et il m'a proposé de faire celui-ci. Ça s'est fait très simplement — au bout de cinq minutes, c'était comme si on se connaissait depuis toujours.

"On sent qu'ARRI a un passé de cinéma : les caméras sont réfléchies pour les directeurs photo et non pour des ingénieurs" déclare la directrice de la photographie

"On sent qu'ARRI a un passé de cinéma : les caméras sont réfléchies pour les directeurs photo et non pour des ingénieurs" déclare la directrice de la photographie 

Le film se passe à Londres. Avez-vous tourné en décors réels ou en studio ? 

On a tourné à Londres, oui – c'était la première fois que je mettais les pieds en Angleterre ! Harris est né à East London, donc il connaît très bien ce quartier. Il a été bénévole – il l'est toujours – pendant cinq ans auprès d'un shelter, à distribuer vêtements et nourriture. C'est vraiment chez lui. Je me souviens le premier jour – j'allais habiter ce quartier trois mois – on s'est promenés ensemble dans les rues et il connaissait tout le monde, tous les SDF. Il n'y avait pas ce côté touriste, on arrive, on débarque, on ne sait pas ce qui nous attend. Il m'a vraiment accompagnée.

Du coup oui, attention on ne va pas spoiler, mais mis à part la scène finale qui a été tournée sur fond vert, c'étaient des lieux très réels. On avait 38 lieux de tournage sur 29 jours, donc c'était intense, avec beaucoup de déplacements – souvent dans le même quartier, mais il fallait tout remballer et remonter ailleurs.
 
Parfois aussi on perdait des décors. Par exemple, on avait fait les repérages d'un bar à un coin de rue, on avait visité, décidé du plan d'éclairage avec le chef électro et le jour j la personne ne s'est jamais présentée sur le décor. Il avait peut-être oublié ou s'était endormi, parce qu'il était peut-être une heure du matin. Nos repéreurs ont donc fait tous les bars de la rue, et à force de persuasion, ils ont trouvé un plan B. Il fallait ensuite éclairer et tourner très vite. Mais on avait cette énergie un peu kamikaze : "On va y arriver, on va y arriver."

"Urchin" semble être un projet très personnel pour lui, n'est-ce pas ?

C'est un film dans lequel il s'est énormément impliqué, en se documentant d'une part, et je pense que certains de ses proches ont pu vivre des situations similaires donc disons que ce n'est pas un sujet pris au hasard. On sent cette honnêteté dans le film : ce n'est pas un acteur hollywoodien qui décide soudainement de faire un film social à Londres. Il l'a écrit seul, sans scénariste. Le scénario a évolué au fil des années, avec les attentes de financement, mais il n'a jamais cessé d'écrire. Et cette patte personnelle est très présente je trouve.

Ce que j'aime particulièrement chez l'ALEXA 35, c'est ce qu'elle propose à l'étalonnage. Les étalonneurs avec qui je travaille l'adorent justement car on arrive à aller encore plus loin dans la subtilité des couleurs. 

Josée Deshaies AFC

Directrice de la photographie

Comment ça s'est passé au niveau de l'équipe ? Aviez-vous votre équipe habituelle ou était-ce une équipe locale ?

Habituellement, j'aime bien emmener au moins une personne : chef électro ou une assistante caméra. Là, le deal, c'était que je vienne seule, donc j'ai dû rencontrer tous mes partenaires sur place. J'étais un peu angoissée, mais tout s'est très bien passé. 

Je découvrais aussi la culture anglo-saxonne. Il y a des choses qui nous semblent simples, qui en réalité ne le sont pas du tout, et vice-versa. Par exemple, tourner dans une rue en Angleterre, c'est hyper compliqué. Ils sont très à cheval sur la sécurité : il faut faire appel à la police, bloquer les rues… Même si on roule à 5 km/h dans une voiture avec une caméra à l'épaule, il faut être attaché. Là où en France, on peut faire des petites exceptions. 

C'est aussi le pays où il se fait le plus de réunion et de débrief. Au départ, c'était un peu déstabilisant mais à la fin, je trouvais ça bien parce que ça nous permet de communiquer. Et puis tous les producteurs sont sur le plateau en permanence. Il y a beaucoup de camions aussi – chacun son car loge à déplacer d'un lieu à l'autre. 

Harris Dickinson désirait qu'un directeur photographie étranger lui apporte une autre sensibilité face à la lumière si particulière de Londres

Harris Dickinson désirait qu'un directeur photographie étranger lui apporte une autre sensibilité face à la lumière si particulière de Londres 

Niveau matériel, comment avez-vous procédé ?

Je travaille toujours avec les caméras ARRI. Là nous étions avec l'ALEXA 35, c'était la deuxième fois que je l'utilisais depuis "La Bête" – et je l'adore. On sent qu'ARRI a un passé de cinéma : les caméras sont réfléchies pour les directeurs photo et non pour des ingénieurs ou faits par des ingénieurs avec des menus de soixante pages – les assistants caméras adorent travailler avec cette caméra. Ce que j’aime particulièrement chez l’ALEXA 35, c'est ce qu'elle propose à l'étalonnage. Les étalonneurs avec qui je travaille l'adorent justement car on arrive à aller encore plus loin dans la subtilité des couleurs.

Côté optiques, Harris et moi n'avions pas d'idée précise de ce que nous voulions mais plutôt de ce que nous ne voulions pas. On a fait des tests de plusieurs optiques, très différentes, très vintage et à chaque fois Harris craignait d'être prétentieux. Il ne voulait pas trop d'effets, que le film soit humble. Par déduction il restait les ARRI/Zeiss Master Prime et nous en étions très contents ! Ils sont assez neutres, très droits, très piqués, j'ai tout de suite pensé que ça allait être une bonne base si nous voulions faire des petites recettes derrière pour les mettre à notre sauce. Et quand on voulait être un peu loin, un peu en hauteur on a utilisé un zoom Angénieux Optimo 25-250 mm. 

Durant toute la prépa, le réalisateur organisait chaque semaine des projections de films et documentaires qui l'avaient inspiré pour "Urchin"

Durant toute la prépa, le réalisateur organisait chaque semaine des projections de films et documentaires qui l'avaient inspiré pour "Urchin"

Quel look souhaitiez-vous pour "Urchin" ?

La lumière en Angleterre est très difficile à travailler, à Londres encore plus. C'est pour ça que certains films ont l'air plat, gris, sans direction lumineuse : parce que c'est un ciel constamment couvert. Et Harris déteste ça – il voulait éviter cette ambiance, d'où son choix pour un directeur photo étranger. 

Il m'avait juré qu'il y aurait du soleil au moins du juin, le soleil n'est évidemment jamais venu donc on a dû beaucoup éclairer. C’est un film qui, mine de rien, est très éclairé. Parfois, j’utilisais aussi de la "negative light", c'est-à-dire des tissus noirs ou des drapeaux pour canaliser la lumière et sculpter les ombres, éviter que tout soit plat. Harris voulait sortir de ce côté "misérabiliste" ou "social realism" comme disent les anglais. Il voulait qu'il y ait de la vie, de la couleur, du soleil pour contrebalancer cette histoire qui est dure.

Quelles ont été ses inspirations ?

Ce qui était hyper chouette – et que j'aimerais refaire – c'est qu'Harris présentait un film à toute l'équipe dans une salle de cinéma chaque semaine de prépa. Il en a présenté six en tout, très différents : "Punch-Drunk Love" de Paul Thomas Anderson, "Sans toit ni loi" d'Agnès Varda, "Manila in the Claws of Light", un film philippin de 1972, et des documentaires en noir et blanc des années 60 tournés à Londres. 
Il n'attendait pas de commentaires sur les films, il n'arrivait pas en disant "Je veux que vous voyiez ce film pour telle et telle raison", il disait simplement que c'étaient des inspirations, sans en dire plus. Le but était de s'imbiber des atmosphères, des couleurs, des ambiances… Mais rien de précis. 
Mais c'est comme ça qu'on développait tous ensemble, petit à petit, un vocabulaire commun. Il nous arrivait sur le plateau de dire "Tu te souviens dans le bar de tel film, il y avait cette ambiance" et tout le monde comprenait. 

Et donc on se réunissait et on regardait ces différents films dans des conditions de cinéma. C'est d’ailleurs comme ça que j'ai rencontré la cheffe machiniste et le chef électricien bien avant que le tournage ne commence. C'est un premier film, on travaillait tous ensemble pour la première fois : c'était donc une façon de nous rassembler en parlant de cinéma et c'est ça, quelque part, le pouvoir du cinéma.