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Jérémie Attard voit triple avec l’ALEXA Mini pour « La Petite Dernière »

Le directeur de la photographie Jérémie Attard retrouve l’actrice-réalisatrice Hafsia Herzi pour une quatrième collaboration sur « La Petite Dernière ».

Feb. 20, 2026

Sélectionné en Compétition officielle au Festival de Cannes 2025, le directeur de la photographie Jérémie Attard retrouve Hafsia Herzi sur l’ambitieuse adaptation du roman de Fatima Daas, « La Petite Dernière ». Tourné à trois ALEXA Mini, Jérémie Attard revient sur ce tournage peu commun et explique sa vision créative.

L’actrice Nadia Melliti a reçu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2025

L’actrice Nadia Melliti a reçu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2025 

C’est votre quatrième collaboration avec l’actrice-réalisatrice Hafsia Herzi. Comment avez-vous abordé ce projet ?

À la suite de notre précédent tournage, elle m’a confié qu’elle travaillait sur l’adaptation d’un roman. Je l’ai lu, puis elle m’a envoyé le scénario. Nous en avons discuté, et à ce moment-là elle m’a proposé que je participe aux castings (call-back) pour filmer les actrices et acteurs assez tôt afin qu’elle puisse commencer à les voir à l’image. J’ai donc tourné des essais de séquences qui ne sont pas forcément dans le scénario pour tester des dynamiques de jeu, avec plus ou moins d’acteurs. À ce stade, les rôles ne sont pas encore verrouillés : quel acteur incarne qui, certains peuvent évoluer, en ajouter pour certaines séquences… Il y avait donc toute cette recherche. Je filmais ça très librement et j’en profitais pour lui montrer différentes focales, différents ratios, ce qui amenait déjà des discussions. Je faisais un peu d’étalonnage et lui envoyais pour qu’elle puisse commencer à voir ce qui marchait ou non au jeu indépendamment du ressenti sur place.

Jérémie Attard a toujours tourné en multicam sur les projets de la réalisatrice

Jérémie Attard a toujours tourné en multicam sur les projets de la réalisatrice 

« La Petite Dernière » est donc une adaptation. À quel point vous êtes-vous inspirés du roman et quelles ont été vos inspirations ?

En lisant le roman, j’étais sûr qu’Hafsia allait s’en éloigner et prendre beaucoup de libertés. C’était très intéressant de découvrir son scénario. Là où, dans le livre, il y a beaucoup d’allers-retours dans le temps, elle l’a « linéarisé » en recentrant l’histoire sur un an : l’année un peu charnière de Fatima où elle passe le bac et commence la fac. 

En préparation Hafsia n’aime pas du tout prévisualiser : elle ne veut pas de découpage ou de plans au sol. Elle aurait l’impression de figer les choses, de rendre tout mécanique là où au contraire elle souhaite faire confiance au réel, garder une part de fraîcheur. D’ailleurs elle a beaucoup discuté avec ses comédiennes, et elle n’hésite pas à s’en inspirer pour intégrer des éléments au scénario, comme le fait que Fatima soit passionnée par le foot, ou Ji-Na la peinture.

Je dirais que garder suffisamment de flexibilité pour pouvoir faire évoluer le film en fonction des belles choses qui se présentent à nous, c’est quelque chose d’assez fort chez elle. Ce n’est pas toujours facile, parce qu’il faut accepter de partir sans trop de certitudes, et de découvrir en faisant. Mais je suis d’avis qu’il faut laisser une part de recherche aux films pour qu’ils trouvent leur singularité. Ce n’est pas toujours facile à défendre car on souhaite se rassurer ou rassurer les autres par un certain contrôle, une volonté de maîtrise ou d’efficacité.

Comme c’est notre quatrième collaboration je pense qu’on a développé une sorte de « langage commun ». Parfois, on se réfère à des séquences de films qu’on a faits avant, juste pour comprendre la mise en scène, le nombre de personnages, les déplacements. Ces films en commun rendent les choses vraiment très concrètes. Sinon Andrea Arnold a toujours été une référence pour elle, elle m’avait parlé de « Les filles d’Olfa » (Kaouther Ben Hania) aussi où il y a des dominantes fortes assumées dans les décors, de peinture notamment orientaliste... Certaines influences viennent aussi des films qu’elle a tourné en tant qu’actrice entre temps : elle m’a parlé du Ronin, et du Steadicam suite à ces expériences (“Le Ravissement”, “Borgo” notamment).

De mon côté, il y a un film qui m’avait marqué et dont j'ai parlé avec l'étalonneur, « Past Lives » (Celine Song), pour ses nuits chaudes, particulièrement réussies. Cependant, une fois qu’on en a parlé, on ne revient plus dessus, nous n’avons pas de photogrammes, de moodboard ou d’extraits avec nous.

Comme on tourne beaucoup, à trois caméras, avec des prises assez longues, c’est important d’avoir une caméra en laquelle on a confiance.

Jérémie Attard

Directeur de la photographie

Le rôle principal de Fatima (Nadia Melliti) est un premier rôle. Était-ce compliqué de tourner avec des acteurs non professionnels ?

Il y a beaucoup d’acteurs et d’actrices pour qui c’était le premier film, j’ai travaillé comme cadreur sur les « Mektoub, My Love » (Abdellatif Kechiche) où c’était le cas de quasiment tout le casting, et c’était pareil pour les projets précédents d’Hafsia. 
Je n’ai jamais eu le sentiment que c’était un enjeu. Je pense que justement, quelque chose se construit ensemble, c’est-à-dire qu’on trouve notre place et qu’on se place « en fonction » de ce que les personnes sont prêtes à donner. Je pense que j’ai pris des habitudes comme technicien aussi vis à vis de ça. C’est essentiel que les comédiens puissent être à l’aise sur le plateau, je suis assez discret et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup des personnes de mon équipe.

Aussi ça a été très utile pour « La Petite Dernière » d’avoir une phase de casting plus longue et des essais filmés plus conséquents pour être rassurés lors du tournage, mieux connaître les comédiens et être à l’aise avec eux.

De gauche à droite : Jeremy Renault, Jérémie Attard, Tom Houguenague et Clemence Peloso à la perche

De gauche à droite : Jeremy Renault, Jérémie Attard, Tom Houguenague et Clemence Peloso à la perche

Vous avez tourné en multicam à trois ALEXA Mini. Pourquoi ce choix ?

Avec Hafsia, on a toujours tourné à plusieurs caméras, c'est un peu la base de sa mise en scène. C’est assez écrit en termes de dialogues, mais comme les comédiens sont non professionnels, il se passe des choses. Il y a des prises où la scène va ailleurs, et où on se fait surprendre par l’intensité du moment. Hafsia veut pouvoir le « capter » et c’est vrai que les trois caméras sont assez essentielles pour ça. Je pense qu’avec Jeremy (Renault) à la caméra B et Tom (Houguenague) à la caméra C, on a chacun notre manière de filmer, des plans qu’Hafsia aime, et nous avoir tous les trois, ça lui apporte des idées et des plans qu’elle n'aurait pas eu à une seule caméra. Aussi, comme sa mise en scène est très axée sur le réel, elle ne veut pas refaire plusieurs fois la même séquence sous différents axes. Ça n’aurait pas de sens pour les acteurs. Elle veut qu’ils puissent jouer et vivre le moment ensemble. Le fait d’avoir trois caméras et de faire des prises plus longues fait justement exister ces moments.

Comme il nous fallait trois caméras pour toute la durée du tournage, TSF nous a proposé la Raptor ou la Mini. J’ai fait des essais comparatifs et ai fini par choisir la Mini car en plus d’être meilleure en hautes lumières, c’est une caméra que je connais, qui est robuste, fiable, pratique pour les assistants et super facile à accessoiriser. Comme on tourne beaucoup, à trois caméras, avec des prises assez longues, c’est important d’avoir une caméra en laquelle on a confiance, qui ne chauffe pas, qui n’a pas de problème de firmware et qui soit stable en colorimétrie.

Pour le directeur de la photographie, tourner avec des acteurs non professionnels n’est pas un enjeu mais justement un travail de cohésion où chacun trouve sa place

Pour le directeur de la photographie, tourner avec des acteurs non professionnels n’est pas un enjeu mais justement un travail de cohésion où chacun trouve sa place

Comme la réalisatrice laisse beaucoup de liberté en termes de mise en scène, comment avez-vous fait au niveau de l’éclairage ?

En multicam, j’ai pris certaines habitudes de film en film pour que ça fonctionne au mieux. J’essaie de comprendre la lumière naturelle des décors, m’en sers comme base et la renforce ou la stabilise. Sur ce film nous avons essayé de faire le maximum de pré-light pour s’assurer que la lumière marche sans avoir à intervenir davantage une fois le tournage lancé. D’une part car Hafsia veut pouvoir enchaîner les prises sans attendre longtemps mais aussi parce qu’à plusieurs caméras si on commence à trop vouloir préciser une lumière au sein d’une séquence on se retrouve avec de grosses difficultés à raccorder les différentes prises, et axes.

Aussi, à trois caméras, deux perches, ça fait du monde et forcément des ombres. Je suis obligé d’en tenir compte dans le placement des sources. Quand il y a cinq techniciens pour une séquence où il y a deux personnages dans de petits espaces, les cinq ont un impact assez conséquent sur la lumière. Je me retrouve souvent à « entourer » les personnages à contre, c’est-à-dire que les lumières sont à contre ou latérales et nous, l’équipe technique, on vient contraster de l’autre côté de l’axe. C’est contraignant mais les rares fois où je devais sortir de cette logique-là, je nous créais beaucoup de difficultés.

En préparant ce film je cherchais des idées pour accompagner visuellement la narration, sans que cela empiète trop sur le naturalisme. J’en ai parlé avec la cheffe déco et la cheffe costumière, et une logique de couleur s’est imposée : nous avons réservé le rouge pour les séquences de rencontres et de découverte que ça soit dans les costumes ou les décors, et au contraire l’avons retiré d’autres moments du film. J’avais peur du côté appuyé ou démonstratif de l’idée, et ce n’est pas systématique dans le film, mais cette contrainte nous a aidé à harmoniser visuellement le film, et à porter l’émotion de certaines séquences.

Jérémie Attard et Dirk Meier se sont basés sur plusieurs plugin pour construire la LUT de tournage

Jérémie Attard et Dirk Meier se sont basés sur plusieurs plugin pour construire la LUT de tournage 

Comment avez-vous procédé au niveau de la LUT et de l’étalonnage ?

Au cours de la préparation je m’intéressais beaucoup aux nouveaux outils pour le développement de look. Je souhaitais en utiliser un en particulier mais pour des raisons de coproduction le film allait devoir être étalonné en Allemagne et voyager dans différents labos ce qui rendait l’utilisation d’un plugin difficile.

J’en ai discuté avec Dirk Meier, l’étalonneur, et il a été d’une grande aide pour me faire oublier l'absence de ces nouveaux outils, et trouver de très bonnes solutions.

Très concrètement, comme c’est un film qui se passe sur un an et qu’Hafsia voulait voir le passage des saisons, on a tourné trois jours en février pour saisir l’hiver à Paris. C’était quelques séquences quasi documentaires, non dialoguées avec Nadia et quelques actrices. De ces trois jours, j’ai pu sortir environ 150 photogrammes que j’ai testés avec les différents plugins et LUT que j’avais, à distance Dirk me faisait ses retours qui étaient très enrichissants puis a fait un mix de ce que qu’on préférait pour m’en faire une LUT de tournage avec ses propres outils.

Lors de l’étalonnage, on est finalement restés assez proches de la LUT. Je voulais m’en éloigner pour un look et des textures plus affirmés mais on a fini par se dire que nos choix en prépa avaient vraiment du sens, et qu’il y aurait quelque chose d’artificiel à aller plus loin. Je crois qu’on avait le bon équilibre entre les deux mondes : un contraste et une compression couleur qui tendent vers l’argentique tout en gardant suffisamment de variété dans les teintes de peau, et de modernité dans le look global.

Photo d’ouverture : Copyright © Chloé Car