Sélectionné en Compétition officielle au Festival de Cannes 2025, le directeur de la photographie Jérémie Attard retrouve Hafsia Herzi sur l’ambitieuse adaptation du roman de Fatima Daas, « La Petite Dernière ». Tourné à trois ALEXA Mini, Jérémie Attard revient sur ce tournage peu commun et explique sa vision créative.
L’actrice Nadia Melliti a reçu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2025
C’est votre quatrième collaboration avec l’actrice-réalisatrice Hafsia Herzi. Comment avez-vous abordé ce projet ?
À la suite de notre précédent tournage, elle m’a confié qu’elle travaillait sur l’adaptation d’un roman. Je l’ai lu, puis elle m’a envoyé le scénario. Nous en avons discuté, et à ce moment-là elle m’a proposé que je participe aux castings (call-back) pour filmer les actrices et acteurs assez tôt afin qu’elle puisse commencer à les voir à l’image. J’ai donc tourné des essais de séquences qui ne sont pas forcément dans le scénario pour tester des dynamiques de jeu, avec plus ou moins d’acteurs. À ce stade, les rôles ne sont pas encore verrouillés : quel acteur incarne qui, certains peuvent évoluer, en ajouter pour certaines séquences… Il y avait donc toute cette recherche. Je filmais ça très librement et j’en profitais pour lui montrer différentes focales, différents ratios, ce qui amenait déjà des discussions. Je faisais un peu d’étalonnage et lui envoyais pour qu’elle puisse commencer à voir ce qui marchait ou non au jeu indépendamment du ressenti sur place.
Jérémie Attard a toujours tourné en multicam sur les projets de la réalisatrice
« La Petite Dernière » est donc une adaptation. À quel point vous êtes-vous inspirés du roman et quelles ont été vos inspirations ?
En lisant le roman, j’étais sûr qu’Hafsia allait s’en éloigner et prendre beaucoup de libertés. C’était très intéressant de découvrir son scénario. Là où, dans le livre, il y a beaucoup d’allers-retours dans le temps, elle l’a « linéarisé » en recentrant l’histoire sur un an : l’année un peu charnière de Fatima où elle passe le bac et commence la fac.
En préparation Hafsia n’aime pas du tout prévisualiser : elle ne veut pas de découpage ou de plans au sol. Elle aurait l’impression de figer les choses, de rendre tout mécanique là où au contraire elle souhaite faire confiance au réel, garder une part de fraîcheur. D’ailleurs elle a beaucoup discuté avec ses comédiennes, et elle n’hésite pas à s’en inspirer pour intégrer des éléments au scénario, comme le fait que Fatima soit passionnée par le foot, ou Ji-Na la peinture.
Je dirais que garder suffisamment de flexibilité pour pouvoir faire évoluer le film en fonction des belles choses qui se présentent à nous, c’est quelque chose d’assez fort chez elle. Ce n’est pas toujours facile, parce qu’il faut accepter de partir sans trop de certitudes, et de découvrir en faisant. Mais je suis d’avis qu’il faut laisser une part de recherche aux films pour qu’ils trouvent leur singularité. Ce n’est pas toujours facile à défendre car on souhaite se rassurer ou rassurer les autres par un certain contrôle, une volonté de maîtrise ou d’efficacité.
Comme c’est notre quatrième collaboration je pense qu’on a développé une sorte de « langage commun ». Parfois, on se réfère à des séquences de films qu’on a faits avant, juste pour comprendre la mise en scène, le nombre de personnages, les déplacements. Ces films en commun rendent les choses vraiment très concrètes. Sinon Andrea Arnold a toujours été une référence pour elle, elle m’avait parlé de « Les filles d’Olfa » (Kaouther Ben Hania) aussi où il y a des dominantes fortes assumées dans les décors, de peinture notamment orientaliste... Certaines influences viennent aussi des films qu’elle a tourné en tant qu’actrice entre temps : elle m’a parlé du Ronin, et du Steadicam suite à ces expériences (“Le Ravissement”, “Borgo” notamment).
De mon côté, il y a un film qui m’avait marqué et dont j'ai parlé avec l'étalonneur, « Past Lives » (Celine Song), pour ses nuits chaudes, particulièrement réussies. Cependant, une fois qu’on en a parlé, on ne revient plus dessus, nous n’avons pas de photogrammes, de moodboard ou d’extraits avec nous.